Qu’est-ce qu’une vie philosophique?

Kandinsky, Cercles Encerclés, 1923

Extrait de « L’Herméneutique du sujet », Michel Foucault
Cours au Collège de France, 1981-1982

Appelons « philosophie » la forme de pensée qui s’interroge sur ce qui permet au sujet d’avoir accès à la vérité, la forme de pensée qui tente de déterminer les conditions et les limites de l’accès du sujet à la vérité. Eh bien, si on appelle cela « philosophie », je crois qu’on pourrait appeler « spiritualité » la recherche, la pratique, l’expérience par lesquelles le sujet opère sur lui-même les transformations nécessaires pour avoir accès à la vérité. On appellera alors « spiritualité » l’ensemble de ces recherches, pratiques et expériences que peuvent être des purifications, des ascèses, des renoncements, des conversions du regard, des modifications d’existence, qui constituent, non pas pour la connaissance mais pour le sujet, pour l’être même du sujet le prix à payer pour avoir accès à la vérité.

Philosopher, c’est se préparer. C’est donc par conséquent se mettre dans une disposition telle que l’on va considérer l’ensemble de la vie comme épreuve. Et l’ascétique, l’ensemble des exercices qui sont à notre disposition, qui ont pour sens de nous permettre de nous préparer en permanence à cette vie qui ne sera jamais et jusqu’au bout, qu’une vie d’épreuve. Se soucier de soi, c’est s’équiper pour une série d’événement imprévus, mais pour lesquels on va pratiquer un certain nombre d’exercices qui les actualisent dans une nécessité inévitable… que le « bios », que la vie, que la manière dont le monde se présente immédiatement à nous au cours de notre existence, soit une épreuve, ça doit être entendu en deux sens. Épreuve au sens d’expérience, c’est-à-dire que le monde est reconnu comme étant ce à travers quoi nous faisons l’expérience de nous mêmes, ce à travers quoi nous connaissons, ce à travers quoi nous nous révélons à nous mêmes. Et puis, épreuve en ce sens que ce monde, ce « bios », est aussi un exercice, c’est-à-dire qu’il est ce à partir de quoi, ce à travers quoi, ce en dépit de quoi ou grâce à quoi nous allons nous transformer, cheminer vers un but ou vers un salut, aller à notre perfection.

Michel Foucault aimait rappeler que la philosophie était en occident, une des plus vielles pratiques de résistance au gouvernement (de tout type de pouvoir), c’est à dire, qu’elle témoigne d’une volonté de se gouverner soi même. Ainsi l’étude de la philosophie et la vie philosophique comme manière de vivre, se recoupe comme une pratique du processus éthique : « Une éthique du souci de soi comme pratique réfléchie de notre liberté« .

La vie philosophique c’est une manière de vivre courageuse où le travail sur soi, l’attention à soi et aux autres demande de renforcer et agrandir sa sensibilité, par la connaissance et la pratique d’exercices spirituels. Sénèque appelait cette sensibilité : le soi. Le soi c’est l’endroit que vous habitez intérieurement quand vous vous parlez, vous réfléchissez, quand vous écoutez le monde, apprenez de l’Autre. Il est un effort de penser l’impensé. Le soi est une machine à plier le monde.

L’activité de penser modifie nos perceptions et nous ouvre à de nouveaux chemins : en s’engageant dans des processus exploratoires et décisionnaires, on produit du vrai (exploration), puis on sélectionne des « vérités »qui nous servent de guides pour façonner nos actions (décision).

Le soi n’est pas un Moi, c’est au contraire ce qui résiste au Moi. Le soi est le mouvement d’une déprise du Moi, un effort d’aller au-delà de l’évidence, prisonnière du présent.  Le Soi n’existe que provisoirement puisque c’est un effort de penser. Cette intériorité provisoire nous permet d’habiter plus intensément notre présent. C’est un moment, un éclair, un passage où la pensée va vers ce qui est impensé. Le Soi c’est « le passager par excellence« , dit Gilles Deleuze.

La vie philosophique est une invitation à construire notre existence. C’est la vie à partir de soi de Sénèque, qui est le plus sûr « chemin » pour s’appréhender et se connaître soi-même !